Il ne fait pas bon être un mouton aujourd’hui…

novembre 27th, 2009

brebis&agneauf2f

« Les moutons sont des nuages descendus se dégourdir les pattes»  – petit mensonge pour ma nièce Lili…

Je devrais être à Londres en ce moment, et non ici. Je devrais être en train d’explorer la ville et ses trésors vegan, en délicieuse compagnie, au lieu de me retrouver bloquée à Tunis, seule, un jour, que j’ai  juré l’année dernière à la même époque, de ne jamais revivre ici…

Et pourtant… j’ai perdu mon passeport et je suis là, à ruminer, enfermée dans mon appartement alors que dehors on célèbre l’Aïd El Kébir, la « fête du sacrifice ». C’est une tradition musulmane… que voulez-vous ? On ne peut lutter contre les traditions…(ou pouvons-nous ?). Le 10 du dernier mois du calendrier musulman (dhou al-hijja) l’Islam veut que l’on commémore la soumission d’Ibrahim à Dieu, qui à la demande d’Allah était prêt à égorger son fils Ismaël. L’histoire raconte que l’enfant fût sauvé au dernier moment lorsque Dieu envoya par l’intermédiaire de l’Archange Gabriel un mouton pour remplacer l’offrande sacrificielle.

Et donc, tous les ans, les familles musulmanes se  rassemblent à cette époque pour, après avoir parfois économisé l’équivalent d’un mois de salaire local dans le but de se payer un mouton (environ 150 dinars la bête, le smic étant aux alentours de 200 dinars), finalement égorger l’animal en le couchant sur le flan gauche, la tête tournée vers la Mecque après la prière et le sermon de l’Aïd.

Je trouve cela violent, choquant et sanguinaire. Et comme la dernière fois, mon premier sentiment est le dégoût et le mépris. Je suis prostrée, sur mon canapé, je sirote mon thé à la vanille et je laisse tourner et retourner de sombres pensées dans ma tête…Je ne comprends pas…vraiment…je ne comprends pas… l’Homme, la Religion, l’Homme dans sa pratique de la Religion. Tout ne devrait être qu’amour et spiritualité…Mais bizarrement, l’amour s’est transformé en preuve d’amour par antagonisme: sacrifice, souffrance, privation et la spiritualité sensée être une expérience personnelle a tourné à une sorte d’exhibition collective… Et on se retrouve à faire la fête en égorgeant de pauvres moutons qui n’ont rien demandé à personne.  Ne pourrait-on pas passer l’Aïd en célébrant l’animal qui a sauvé le fils d’Ibrahim ?

Deux tasses de thé plus tard, je suis toujours aussi grognon (heureusement la journée se termine) mais un peu moins hargneuse (le liquide chaud à tendance à me faire somnoler et il faut dire que mon canapé est très confortable). Je me sens moins en colère vis-à-vis de mes concitoyens du moment (mon seitan de midi étant digéré depuis longtemps, je n’ai plus la force d’être remontée). Au moins, ils font ce qu’ils font en toute conscience des choses. Après tout, qui, parmi mes concitoyens français omnivores, serait capable de tuer la bête lui-même avant de la manger? Qui est le plus hypocrite : celui qui égorge un mouton, acheté très cher par rapport à son salaire, qui le partage en famille et dans la célébration et donne ce qui reste aux pauvres, ou celui qui va acheter des nuggets de poulet pour trois fois rien au fast food du coin et qui les consomme en faisant bien attention à ne jamais faire le rapprochement entre la poule et ce qu’il ingère, ou en évitant de se questionner sur l’origine de son repas?

Ah, vivement que cette journée se termine… J’en peux plus des:

AidKoum Mabrouk !

Edit : Viens de recevoir un mail de ma meilleure amie aux US. Elle me dit « Happy Thanksgiving ! ». Génial, maintenant je peux la remercier de m’avoir rappelé qu’il ne fait pas bon être une dinde non plus aujourd’hui  :(

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